Le Commissariat de 79 rue Bolton

Carte postale de la maison au 79, rue Bolton, ca. 1920, source: les Franciscains

Quelques années passées, je faisais de la recherche sur les maisons au coin des rues Bolton et Parent. En examinant les anciennes cartes géographiques d’assurances-incendie et les répertoires d’adresses, j’ai trouvé une petite surprise. Pour la maison du coin nord-ouest, le 79 rue Bolton, au lieu d’un nom de famille, il y avait d’inscrit le titre « Commissariat de Terre Sainte ». Je me demandais ce qu’était ce nom religieux bizarre en plein milieu des maisons résidentielles de la Basse-Ville. Un peu plus de recherche m’a indiqué que la maison était sous ce titre dès les années 20 et 30, plus ou moins.

L’intrigue de cette découverte m’a motivé. J’ai fait plus de recherche pour découvrir que le Commissariat existait toujours dans la ville d’Ottawa! Quelle bonne chance. J’ai envoyé un message à leur adresse courriel et c’est comme ça que mon voyage de découverte avec les Franciscains a commencé. Il m’a conduit aussi loin que leur monastère à Montréal.

J’ai demandé un rendez-vous au responsable du Commissariat pour expliquer mes projets de recherche sur l’histoire de la Basse-Ville. Les bureaux se trouvent depuis 1999 au Centre diocésain catholique sur la Place Kilborn, proche du centre Billings’ Bridge. J’ai rencontré le Père Gilles Bourdeau. Nous avons parlé de ce projet de recherche. Gilles a promis de m’aider dans l’exploration de ce dossier.

Plus de deux ans ont passé. Nous avons tous les deux oublié notre petit projet. Au printemps de 2016, je me suis engagé à terminer cette recherche. Gilles était surpris et content d’avoir de mes nouvelles. Nous avons pensé que le meilleur plan d’action était de visiter les archives des Frères franciscains à Rosemont, Montréal.

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Monastère des Frères franciscains à Rosemont, Montréal

Quelques semaines plus tard, la grande expédition commençait! Nous nous sommes rendus en auto à la résidence principale des Franciscains à Montréal. Nous avons parlé de vie, d’un livre que j’écrivais et de la poésie de Gilles. J’étais l’invité des Frères et on m’a très bien reçu. Une ancienne chambre à coucher dans l’Hospitalité des Frères m’était  réservée. J’ai pu partager tous leurs repas.

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Le monastère avait l’air d’un autre âge, mise à part la chapelle  bâtie plus récemment.  Sa forme architecturale est de type moderne. Nous avons rencontré l’archiviste et exploré des boîtes pleines d’anciens documents et quelques reliques. J’ai été plus qu’émerveillé au moment  où  je lisais un des documents légaux quand j’ai vu un nom que je connaissais très bien. Le Maître Jean-Charles Aubin, mon grand-père, avait préparé et signé plusieurs de ces  documents. 

Dans une autre boîte, nous avons trouvé une photographie de l’ancienne mairesse d’Ottawa, Charlotte Whitton. Elle avait été l’invitée des Frères lors d’un souper spécial. Parmi les autres invités et sur  la même photographie, j’ai reconnu un autre Aubin de ma famille – l’échevin, Clément Aubin!
Les Frères, l’abbé Aurèle Poirier (2e prêtre à gauche), M. l’abbé Charles-Auguste Demers (3e prêtre), l’Archevêque Lemieux (en blanc), la mairesse Whitton et l’échevin Clément Aubin (à droite)

Le texte suivant a été un travail collaboration entre Gilles et moi pour vous informer sur le mystère du Commissariat de Terre Sainte et sur les années durant lesquelles cette organisation a vécu dans la Basse-Ville.

L’histoire de la maison au 79, rue Bolton, commence plusieurs années avant l’arrivée des Franciscains et de leur Commissariat de Terre Sainte. Au moins depuis 1878, il y avait une maison sur ce terrain. Au début, la maison était complètement faite de bois et d’un étage et demi. Une famille dénommée Charlebois y vivait. Pendant des années, les Charlebois ont été des menuisiers et charpentiers. Autour de 1888 et au fil du temps, la maison a été convertie ou remplacée par une maison de deux étages et demi, toujours en bois.

79 rue Bolton, ca. 1925

En 1901, une surface de briques a été placée tout autour de la maison. La véranda est aussi apparue à cette époque. Des maisons d’une telle qualité étaient rares dans la Basse-Ville. Donc il est un peu curieux que les répertoires nous informent que la famille d’Alphonse Desjardins vivait dans la maison à ce moment-là et que ce dernier était plombier. C’était peut-être le même plombier qui a bâti l’ancienne clôture faite de tubes de plomb devant cette maison et de plusieurs autres partout dans la Basse-Ville.

79, rue Bolton, ca. 1920, source: les Franciscains

Plus tard, la famille de William E. Seed, un tailleur de la rue Sparks, a vécu dans la maison au moins une décennie. Après le mort de M. Seed, Mme Victorine Seed a vendu la maison en 1919 pour 5,200$ aux Franciscains qui voulaient déménager l’une de leurs œuvres dans la capitale. L’archevêque d’Ottawa a donné la permission aux Franciscains d’installer leur Commissariat de Terre Sainte à Ottawa mais, au chagrin des Frères, il n’autorisait pas l’érection d’une maison religieuse. Les documents officiels indiquent que la ville comptait déjà plusieurs congrégations pour une population catholique assez restreinte.  Les Capucins étaient déjà au centre-ouest de la ville avec une présence très forte.

Bolton avec la  rue sans pavé, ca. 1920, source: les Franciscains

Les Franciscains sont un Ordre religieux de l’Église catholique fondé en 1210 par saint François d’Assise. Figure exceptionnelle de sainteté,  il  a été connu pour son approche peu commune pour son temps : vivre  et  faire amitié  avec des autorités musulmanes, résolument ennemies des puissances catholiques de l’époque. Cette tradition d’œcuménisme et d’insertion continue aujourd’hui. Cette communauté était présente  en Nouvelle France dès les débuts de la colonie française sous le nom des Récollets. Ils s’établirent à Québec, Montréal et Trois Rivières ainsi qu’en plusieurs endroits du territoire exploré à cette époque. Après une disparition totale après la conquête anglaise, ils revinrent au pays en 1890 et s’implantèrent rapidement à travers tout le Canada, dont Ottawa.

Une de leurs missions principales fut la présence continue en Terre Sainte au service des Lieux Saints et des chrétiens du Proche Orient. Le pape Clément VI a confié cette œuvre aux Franciscains, il y a près de 700 ans, en 1342. Jusqu’à nos jours cette œuvre est connue sous le nom de  la « Custodie de Terre Sainte ». Les Franciscains gardent et animent  plus de 50 lieux saints, tous reliés à la vie et à l’histoire de Jésus et à la tradition chrétienne dans cette région, soit la  Galilée, la Judée, la Syrie, la Palestine, la Jordanie et l’Israël moderne. L’intention est toujours la même : permettre aux fidèles chrétiens d’avoir accès aux lieux saints et offrir une compréhension plus profonde des événements marquants indiqués dans la Bible.

Le Commissariat de Terre Sainte au Canada fut d’abord établi en 1888 à Trois-Rivières. C’est une expression canadienne de ce grand réseau de commissariats à travers le monde. Ils fonctionnent comme des ambassades. Ils maintiennent des liens entre les lieux saints au Moyen-Orient, la Custodie de Terre Sainte et plusieurs pays dans le monde. Ils offrent de l’information sur ces lieux et la mission des Franciscains. Ils recueillent des dons pour les communautés chrétiennes et pour le maintien des lieux saints. Ils animent beaucoup d’autres activités, entre autres l’accueil et le service des pèlerins du monde entier.

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Les Frères, source: les Franciscains

Après une vingtaine d’années à Trois-Rivières, il apparut clairement aux Franciscains de l’époque qu’il fallait un autre lieu pour cette œuvre franciscaine. Ottawa apparut très vite comme un lieu stratégique et symbolique pour l’œuvre et son expansion. La décision fut prise d’installer le Commissariat à Ottawa et, dès l’hiver 1919, les premiers occupants arrivèrent au 79 rue Bolton pour s’y établir et animer l’œuvre et ses activités.

L’intérieur de 79 rue Bolton, source: les Franciscains

Il fallut peu de temps pour réaliser que les espaces ne permettaient pas facilement d’assurer en même temps le service de l’œuvre en pleine expansion et l’animation d’une communauté composée habituellement de quatre ou cinq frères. Cette situation d’exiguïté des lieux durera jusqu’au déménagement en 1933 pour une résidence plus grande.

Durant ces années vécues à la rue Bolton, plusieurs figures marquantes se signaleront dans la mise en route de l’œuvre et l’animation de ses activités courantes. Il vaut la peine d’épingler pour la période qui va de 1919 à 1933 quatre noms :

Le Père Mathieu-Marie Daunais, OFM, qui succéda immédiatement au fondateur de l’œuvre au Canada, Frédéric Janssoone, vénéré partout comme le Bon Père Frédéric. Le Père Daunais est le fondateur de la Résidence et de l’œuvre de Terre Sainte dans la Basse-Ville d’Ottawa. Malgré les défis et les difficultés du transfert et de l’organisation de l’œuvre il réussit cette implantation et lui donna sa première impulsion.

Le Père Marie-Raymond Sifantus, OFM, prit la relève de 1924 à 1948. Troisième Commissaire, il donna à l’œuvre un rayonnement considérable à travers tout le Canada. Il prépara et assura le transfert de l’œuvre et de la communauté dans des locaux plus adéquats.

Le Père Marie-Thédore Boies, OFM, fut Vice-Commissaire de Terre-Sainte pendant 20 ans. Il fut remarqué pour ses études en sciences politiques et ses travaux pour la Revue canadienne et bilingue de Terre Sainte. Il assuma aussi la charge d’aumônier des Frères et des élèves de l’Académie de la Salle.

Monsieur Hermann Bonneau, un laïc de la Basse Ville, fut nommé Syndic Apostolique du Commissariat de Terre Sainte en 1926. Il occupa ce poste jusqu’à sa mort en 1968. Vu que les Franciscains ont comme projet de ne pas posséder de biens en leur nom, c’est une Corporation qui possède et gère les biens qu’ils utilisent. À ce titre, Monsieur Bonneau assurera le suivi de la gestion courante de l’œuvre et, plus tard, de la communauté. Il verra à la gestion administrative des trois résidences occupées par les Franciscains à Ottawa.

Les Franciscains, au cours des années, ont vécu dans trois résidences durant leur présence à Ottawa. La première, qui ne constituait pas une communauté officielle, est déjà évoquée; elle se trouvait au 79, rue Bolton entre 1919 à 1933.

Monastère sur Lady Grey, Carré Metcalfe, ca. 1925

Le monastère sur l’allée Lady Grey, ca. 1940, source: les Franciscains

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L’autel au sommet de l’escalier, source: les Franciscains

La deuxième maison, qui constitua leur premier monastère officiel, fut dans l’ancienne grande résidence du businessman juif et bien connu, Abraham Florence. L’intérieur de la maison a dû être transformé pour diminuer toute apparence de luxe et ainsi mieux refléter la philosophie de vie simple et pauvre des Franciscains. En 1959, cette maison a été expropriée, comme des centaines de maisons dans la Basse-Ville, par la Commission de la Capitale nationale. Le monastère a été démoli et remplacé par le pont Macdonald-Cartier.

Le monastère sur l’allée Lady Grey, ca. 1940, source: les Franciscains
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Monastère sur le rue Stanley, ca. 1960, source: les Franciscains

Comme troisième et dernière résidence, les Frères firent bâtir un édifice qui, pour la première fois, avait l’air d’un monastère. L’édifice était sur la rue Stanley mais dans un style moderne de type « milieu du siècle ». Les Frères y ont célébré le 50ième anniversaire de leur présence à Ottawa.

La famille de J. Eugène Bellemare fut, pour plusieurs années, voisine au 77, rue Bolton, directement à côté de la maison des Franciscains. Après le départ des Franciscains, la maison au 79, rue Bolton, a retrouvé son ancien usage comme maison privée. Après sa vente, la famille Maloney y a pris résidence. Plus tard, la maison a été divisée en quatre unités. Au cours des années, les familles qui y ont vécu le plus longtemps furent les Boyer et les Rainville. Est-ce que le lecteur se souvient d’autres familles?

La maison au 79, rue Bolton, a été démolie plus tard comme le restant du bloc. Cette maison et plusieurs autres ont été remplacées par un condo, Le Sussex, avec son entrée et adresse officielle au 40, rue Boteler. Aujourd’hui, la seule chose qui pourrait évoquer la mémoire de cette maison du coin pourrait être la belle brique rouge du condo moderne. Dans une génération ou deux, toute trace de cette maison aura disparu. C’est l’histoire de centaines de maisons de notre Basse-Ville. Chacune a son destin et son propre récit. J’espère que ce texte est un rappel de ce coin et de cette dimension de notre communauté.

79 rue Bolton, 1970s, source: CCN

Aujourd’hui le Commissariat poursuit son œuvre initiale à Ottawa. Après la fermeture du monastère sur la rue Stanley, les Frères ont rejoint d’autres maisons de la communauté. Un frère seulement demeure à Ottawa pour administrer le Commissariat qui se trouve au 1247, Place Kilborn, au Centre diocésain de l’Archevêché catholique d’Ottawa.

Comme pour beaucoup d’autres communautés religieuses au Canada, le nombre des frères diminue. Il y aura toujours un intérêt et un besoin d’une présence franciscaine dans les lieux saints du Moyen-Orient. La mission des Franciscains est loin d’y être terminée. Pour l’instant et pour nous qui sommes plus proches, les Frères pourront célébrer le 100ième anniversaire du Commissariat dans la ville d’Ottawa en 2019. Pour de plus amples informations sur leur travail, vous pouvez visiter  leur site web au www.commissariat.ca.

Collaboration de:
Gilles Bourdeau,
Ordre des frères mineurs,
Commissaire de Terre Sainte

Marc Aubin,
Ancien président,
Association communautaire de la Basse-Ville

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Marc et Gilles, monastère des Franciscains, 2016

1 thought on “Le Commissariat de 79 rue Bolton”

  1. Nice to see a photo of my father Clement Aubin along with Mayor
    Whitton unnamed in the photo was Father Belanger who later became the first Parish Priest at St.
    Vincent de Paul church on Stanley Street. I used to deliver his Chesterfield cigarettes to him on Sussex Drive. Thank you Marc!

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